AccueilA la uneCour royale de Tiébélé: des femmes kassena gravent des valeurs culturelles

Cour royale de Tiébélé: des femmes kassena gravent des valeurs culturelles

Publié le:

A Tiébélé, dans la province du Nahouri, les femmes de l’Association Djoawolim pour le développement (ADD) expriment chaque année, à l’approche de la saison des pluies, un art pictural singulier : la décoration des cases de la cour royale. Ce travail collectif dirigé par la doyenne d’âge mobilise des femmes de différentes générations qui perpétuent un savoir-faire ancestral. Immersion au cœur de la cour royale de Tiébélé, un joyau architectural en terre témoignant de l’organisation sociale et des valeurs culturelles du peuple kassena, installé depuis le XVIe siècle au pied de la colline Tchébili.

Le soleil amorçait sa montée à l’horizon lorsque nous arrivons, ce samedi 30 mai 2026, à Tiébélé, village situé à 172 kilomètres au Sud de la capitale Ouagadougou et à une quinzaine de kilomètres au Nord de la frontière avec le Ghana. Une fois au pied de la colline Tchébili, dans la forêt de Toumônô, un guide touristique de la localité nous attend à côté d’un gros tas de terre non loin de là.

A la rencontre de Richard Badawe Akouabou, guide touristique et gestionnaire local du site de la cour royale de Tiébélé, notre curiosité s’apaise lorsqu’il nous explique que ce tas de terre et de déchets est une butte sacrée. C’est du haut de celle-ci que le joueur de tambour annonce les nouvelles aux habitants, et c’est là aussi que sont enterrés les placentas des nouveau-nés. On l’appelle en langue kassena le « Pourrou ».

La doyenne d’âge du groupe, Adjigatani Poadiague, explique que l’entretien des concessions du palais royal est une pratique ancestrale pour les femmes kassena.

A l’entrée de la cour royale se dresse un figuier majestueux attestant de la puissance de la chefferie. Autour de cet arbre séculaire, des pierres sacrées servent d’assises aux princes et aux habitants de la cour royale lors des réunions ou des sacrifices. Le site est un ensemble de 126 cases faites de terre, de bois et de paille, formant une enceinte défensive. Sur les murs du palais royal, des femmes kassena réalisent des fresques murales.

« Ici, la première richesse sont les peintures murales traditionnelles kassena réalisées par les femmes de la cour royale. Ce savoir-faire ancestral transmis de génération en génération a largement contribué à l’inscription de la cour royale de Tiébélé au patrimoine mondial de l’UNESCO », explique le guide Richard Badawe Akouabou.

Pinceau en main pour exprimer son art sur le mur d’une case ronde, Alice Kalira Nion, membre de l’Association Djoawolim (futur, ndlr) pour le développement (ADD) confie que décorer les murs du palais royal relève d’un travail de fourmi. « La peinture est fabriquée à partir de matériaux naturels trouvés aux environs du village. Le rouge provient de la latérite ou terre rouge et symbolise la puissance et la force. Le blanc, extrait du kaolin, représente la mort et le noir du graphite est la couleur de la terre », indique-t-elle avant de poursuivre : « Les murs sont d’abord recouverts de terre argileuse mélangée à de la bouse de vache, puis humidifiée avec une décoction de cosses de néré. Cette épaisseur va alors permettre de créer des formes en relief ou d’y graver des dessins à l’aide de cailloux et de pinceaux. Puis, une fois les peintures terminées, la décoction est de nouveau appliquée sur le mur afin de les protéger et de leur donner un aspect verni », ajoute-t-elle.

Alice Kalira Nion, membre de l’association ADD, confie que décorer les murs du palais royal relève d’un travail de fourmi.

La doyenne d’âge du groupe, Adjigatani Poadiague, explique que l’entretien des concessions du palais royal est une pratique ancestrale pour les femmes kassena. « Nos mamans ont fait ce travail pendant des années. Si, nous sommes également mobilisées ici sous ce soleil, ce n’est pas pour de l’argent ou pour faire plaisir. C’est un savoir-faire ancestral transmis de génération en génération. Et, nous sommes fières de notre culture et de nos traditions », affirme la doyenne.

Selon Kayè Tintama, Trésor humain vivant (THV), les femmes de l’époque possédaient des techniques ancestrales particulières de protection des concessions. Ses paroles en langue kassena-nankana nous sont traduites par son fils, Lazare Kandora Kougnirpe. « Avant, la terre était accessible, les agrégats également. Après plusieurs jours de travail minutieux pour préparer la peinture, nous procédons, dans une ambiance bon enfant, aux gravures des murs avec un art ancestral propre à notre culture kassena. Une fois les peintures faites, ce n’est qu’après 7 ans que nous nous retrouvons pour repeindre les murs pas comme aujourd’hui où mes sœurs sont obligées de faire la peinture chaque année avant les pluies », laisse entendre l’octogénaire.

Des motifs parlants !

Loin d’être un art abstrait, les motifs sont des injonctions au respect des aînés ou des invocations aux divinités ancestrales. Les peintures murales racontent une histoire et symbolisent des éléments de la vie quotidienne des habitants. Elles ont aussi un rôle éducatif et constituent de véritables supports de transmission des valeurs culturelles. « Chaque symbole représenté sur les murs possède une signification particulière. Ces motifs transmettent des valeurs, des enseignements et des repères culturels aux jeunes générations. Ils constituent une véritable école de vie pour notre communauté », souligne le guide Richard Badawe Akouabou.

Selon Kayè Tintama (86 ans), Trésor humain vivant, les femmes de l’époque possédaient des techniques ancestrales particulières de protection des concessions.

Chaque couleur et chaque symbole utilisé par les femmes, a son explication. « Le blanc symbolise la propreté des femmes kassena. Le noir représente la tombée de la nuit. Le rouge caractérise le sang versé par ce vaillant peuple guerrier qui utilisait les flèches pour contrer les attaques des autres peuples. Le cache-sexe visible sur les édifices est la preuve que les habitants de ce village ne se déplaçaient pas nus. Le serpent boa, lui, est la réincarnation de la grand-mère. La tortue, elle, symbolise le bonheur. Quand une nouvelle case est construite, elle doit être visitée par un lézard. Cette visite atteste que la cabane peut être habitée. L’image de l’épervier est un appel à protéger les poussins contre ce rapace », relate-t-il.

Ce travail de sauvegarde du site à travers les peintures murales est salué par les touristes européens qui continuent d’être attirés par les gravures du palais royal, malgré la situation sécuritaire difficile dans la région du Nazinon et ailleurs au Burkina. Certaines personnes présentes sur les lieux ont encouragé les notables, les guides et les femmes kassena à poursuivre l’entretien, la sauvegarde et la conservation du site inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dra, Di-nia et Mangolo

Richard Badawe Akouabou, guide touristique et gestionnaire local du site de la cour royale de Tiébélé : « « Ici, la première richesse sont les peintures murales traditionnelles kassena réalisées par les femmes de la cour royale ».

Le guide Richard Badawe Akouabou conduit ses visiteurs à travers les greniers traditionnels et les habitats kassena qui ont, pour la plupart, une petite ouverture de moins de 80 centimètres de haut. Les habitats en pays kassena ont différentes formes dépendant de la situation sociale de leurs occupants, explique le guide. « Il y a ce que nous appelons en langue kassena les Dra. Ce sont des cases rondes réservées aux célibataires », dit-il.

Les « Di-nia » en langue locale sont des cases en forme de huit aussi appelées « maisons-mères ». Construites avec des mottes de terre, elles sont destinées aux personnes âgées, aux petits-enfants et aux jeunes filles célibataires, afin que ces dernières puissent profiter des conseils et de l’éducation des aînés en ce qui concerne la vie du foyer en particulier et la vie sociale en général.

Ces maisons en forme de huit constituaient aussi un système de protection pour contrecarrer les attaques ennemies, car autrefois, les guerres tribales faisaient rage. Il y avait aussi des animaux sauvages qui menaçaient les populations. Pour y accéder, il faut d’abord introduire la tête, les deux bras, puis le reste du corps. A l’entrée, le muret est très élevé, ce qui rend l’intrusion complète impossible. Quand l’ennemi tirait des flèches, le muret faisait barrage et la flèche retombait. De même, si un animal arrivait à y glisser la tête, le chef de famille, stratégiquement positionné à l’intérieur, pouvait asséner un coup fatal au fauve.

De plus, ces cases en forme de huit s’adaptent parfaitement au climat, qu’il fasse froid ou chaud. « A l’intérieur de la maison en forme de huit, se trouve ce qu’on appelle la meule, où les femmes écrasent le petit mil et préparent la pâte d’arachide. Il y a aussi un espace cuisine, une chambre et un salon », précise-t-il. On y trouve également des greniers internes pour conserver le petit mil, l’arachide et d’autres récoltes, ainsi que des pots de conservation pour la farine ou pour frire le poisson et tout le nécessaire pour la cuisine de la femme s’y trouve.

Enfin, renseigne le guide, il y a l’habitat rectangulaire ou « Mangolo ». Cette construction est plus récente que les deux précédentes et est dédiée aux jeunes couples.

Les toits de ces habitats kassena sont constitués de terrasses permettant d’entreposer les récoltes pour les faire sécher au soleil, d’étendre le linge, mais également d’y dormir pendant les périodes de forte chaleur.

Une meule sur laquelle les femmes écrasent le maïs, le mil, le gombo sec, etc., à l’intérieur de la maison en forme de huit.

Malgré le classement du site au patrimoine mondial de l’UNESCO, l’accessibilité demeure l’un des principaux défis pour le développement du tourisme dans la localité. Les nids-de-poule qui parsèment le tronçon non bitumé de 25 km rendent le trajet difficile. Face à la doléance des notables de la cour royale adressée au gouvernement burkinabè, le ministre de la Communication, de la Culture, des Arts et du Tourisme, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a réaffirmé, lors de sa visite dudit site, le 30 mai 2026, la volonté de promouvoir davantage les sites culturels du Burkina et d’encourager les Burkinabè à découvrir les richesses de leur patrimoine.

Le Burkina Faso compte quatre sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, valorisant sa richesse culturelle et naturelle. Il s’agit des ruines de Loropéni (2009), du complexe W-Arly-Pendjari (2017), des sites de métallurgie ancienne du fer (2019) et de la Cour royale de Tiébélé, inscrite depuis le 26 juillet 2024 lors de la session de New Delhi, en Inde.

Portrait : Kayè Tintama, doyenne de la cour royale de Tiébélé

Son visage traduit l’originalité d’une des plus vieilles cultures du Burkina. Chaque ride, chaque pli de sa peau sombre raconte les années passées sous le soleil pour que les cases du palais royal résistent mieux au temps. Kayè Tintama, ou « maman Kayè » comme l’appelle affectueusement son entourage, est l’une des décoratrices les plus respectées de l’art pictural mural kassena.

Mariée au sein de la cour royale de Tiébélé, elle a appris ce travail de décoration dès l’âge de 15 ans auprès de sa mère et des autres femmes de son village natal. Aujourd’hui, son savoir-faire est enseigné aux jeunes générations. Grâce à ses connaissances ancestrales, Kayè Tintama et d’autres femmes de son école ont parcouru plusieurs pays du monde et effectué de multiples sorties à l’intérieur du Burkina afin d’exporter et faire rayonner la culture kassena-nankana.

Agée de 86 ans aujourd’hui, elle a été élevée au rang de Trésor humain vivant(THV), aux côtés de 16 autres personnes aux mains habiles dans leurs domaines respectifs. THV, Mme Kayè possède des connaissances et des savoir-faire d’exception permettant de préserver, d’interpréter ou de recréer des éléments spécifiques du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Désignés par le Burkina, les THV sont également reconnus par l’UNESCO.

Karim DIANDA

Derniers articles

Loi Faso Bu Kaoré: les instances traditionnelles installées dans le royaume de Boussouma

Le ministère de la Justice organise, du 8 au 11 juin 2026 à Boussouma,...

Littérature: l’écrivain Clément Zongo dédicace trois ouvrages

Alexis Yaméogo, connu sous le pseudonyme de Clément Zongo, a dédicacé trois œuvres intitulées...

Baisse des prix des motos: la BMCRF mise sur le respect de la règlementation

La Brigade mobile de contrôle économique et de la répression des fraudes a animé...

Autosuffisance alimentaire: le Polyter présenté comme un levier

La société I Group AMAD Burkina Faso a organisé une journée portes ouvertes pour...

Télécharger l'application

Téléchargez l’application Richess Radio sur Google Play Store

Publications similaires

Loi Faso Bu Kaoré: les instances traditionnelles installées dans le royaume de Boussouma

Le ministère de la Justice organise, du 8 au 11 juin 2026 à Boussouma,...

Littérature: l’écrivain Clément Zongo dédicace trois ouvrages

Alexis Yaméogo, connu sous le pseudonyme de Clément Zongo, a dédicacé trois œuvres intitulées...

Baisse des prix des motos: la BMCRF mise sur le respect de la règlementation

La Brigade mobile de contrôle économique et de la répression des fraudes a animé...